Article 86 - Droit à l'explication des décisions individuelles
Table des matières
Explication de l’article
L’article 86 consacre un droit nouveau : le droit pour une personne d’obtenir des explications sur une décision individuelle prise avec l’appui d’un système d’IA à haut risque.
Cet article répond à une préoccupation majeure de l’ère algorithmique : l’opacité des systèmes automatisés. Lorsqu’une décision lourde de conséquences est prise avec l’appui d’une IA, la personne touchée se trouve souvent démunie, faute de comprendre comment et pourquoi cette décision a été rendue. L’article 86 vient corriger ce déséquilibre en imposant une transparence individualisée.
Le champ d’application est précisément délimité. Plusieurs conditions doivent être réunies :
- la décision doit avoir été prise par le responsable du déploiement, et non par le fournisseur qui a conçu le système ;
- elle doit reposer sur un système d’IA à haut risque figurant à l’annexe III, à l’exception des systèmes du point 2 de cette annexe (infrastructures critiques) ;
- elle doit produire des effets juridiques ou affecter la personne de manière significative ;
- elle doit présenter, du point de vue de la personne, une incidence négative sur sa santé, sa sécurité ou ses droits fondamentaux.
Lorsque ces conditions sont réunies, la personne peut exiger des explications claires et utiles portant sur deux points : le rôle du système d’IA dans la procédure décisionnelle, et les principaux éléments ayant fondé la décision. L’exigence de clarté et d’utilité est essentielle : il ne s’agit pas de noyer la personne sous un jargon technique, mais de lui fournir une explication compréhensible et exploitable.
Les paragraphes 2 et 3 délimitent la portée du droit :
- le paragraphe 2 réserve les exceptions découlant du droit de l’Union ou du droit national conforme, par exemple pour protéger des secrets ou des intérêts légitimes ;
- le paragraphe 3 pose une règle de subsidiarité : l’article 86 ne s’applique que dans la mesure où un droit équivalent n’est pas déjà prévu ailleurs dans le droit de l’Union, notamment par le RGPD.
Notions clés à comprendre
Droit à l’explication Droit d’obtenir des informations compréhensibles sur la manière dont une décision individuelle a été prise avec l’appui d’un système d’IA. Ce droit ne vise pas à dévoiler l’intégralité du code ou des secrets techniques, mais à éclairer la personne sur le rôle joué par le système et sur les éléments principaux ayant fondé la décision. Il s’agit d’un droit à la compréhension, instrument de contestation et de défense.
Responsable du déploiement L’acteur qui utilise le système d’IA dans le cadre de son activité et qui prend la décision sur la base de ses résultats. L’obligation d’explication pèse sur lui, et non sur le fournisseur. Cette répartition est logique : c’est le déployeur qui est en contact avec la personne concernée et qui maîtrise le contexte d’usage de la décision.
Système d’IA à haut risque de l’annexe III L’annexe III dresse la liste des systèmes à haut risque dans des domaines sensibles touchant directement les personnes. Le droit à l’explication ne couvre que ces systèmes, à l’exclusion de ceux mentionnés au point 2 relatifs aux infrastructures critiques. Cette restriction cible le droit sur les situations où une décision algorithmique pèse réellement sur la vie d’un individu.
Décision produisant des effets juridiques ou affectant de manière significative Toute décision n’ouvre pas le droit à l’explication. Il faut qu’elle emporte des conséquences juridiques, par exemple le refus d’un droit ou d’un avantage, ou qu’elle affecte la personne de façon notable. Cette condition de seuil écarte les décisions mineures ou sans réelle portée.
Incidence négative sur la santé, la sécurité ou les droits fondamentaux La référence aux droits fondamentaux est large et englobe notamment la non-discrimination, la dignité ou la vie privée. C’est cette dimension de préjudice potentiel qui justifie le besoin de comprendre la décision.
Explications claires et utiles L’explication doit être claire, c’est-à-dire accessible et dépourvue de complexité inutile, et utile, c’est-à-dire réellement éclairante pour la personne. Une explication abstraite, purement technique ou évasive ne satisferait pas à cette exigence. Le critère est celui de l’effet utile pour la personne concernée.
Règle de subsidiarité du paragraphe 3 L’article 86 cède le pas lorsqu’un droit équivalent existe déjà dans le droit de l’Union. Cette articulation évite la superposition de droits identiques et désigne, en cas de chevauchement, le texte le plus spécifique. Elle est particulièrement importante au regard du RGPD.
Exemple pratique
Contexte
Une personne sollicite un crédit auprès d’un établissement financier. Pour évaluer sa solvabilité, l’établissement utilise un système d’IA à haut risque relevant de l’annexe III, qui analyse de nombreux paramètres et attribue un score. Sur cette base, l’établissement refuse le crédit.
Ce refus produit un effet significatif sur la personne, qui estime que la décision porte atteinte à ses droits et soupçonne un traitement injuste. Une intervention humaine a validé la décision finale, mais le système d’IA a joué un rôle déterminant dans l’analyse.
Déroulé de la procédure
- La personne adresse au responsable du déploiement, ici l’établissement financier, une demande d’explication sur le fondement de l’article 86.
- L’établissement vérifie que les conditions sont réunies : décision fondée sur un système d’IA à haut risque de l’annexe III, effet significatif, incidence négative alléguée sur les droits de la personne.
- L’établissement fournit des explications claires et utiles : rôle du système dans la procédure (calcul d’un score de solvabilité) et principaux éléments ayant fondé la décision (facteurs ayant le plus pesé dans l’évaluation).
- L’explication est rédigée de façon compréhensible, sans jargon technique inutile, afin que la personne puisse comprendre les raisons du refus et, le cas échéant, le contester.
- Forte de ces explications, la personne peut décider de contester la décision, de fournir des éléments complémentaires ou d’exercer d’autres recours, notamment au titre du RGPD si la décision repose sur un traitement automatisé de ses données.
Texte original de l’IA Act
Article 86 : Droit à l’explication des décisions individuelles
- Toute personne concernée par une décision prise par le responsable du déploiement sur la base des résultats d’un système d’IA à haut risque figurant à l’annexe III, à l’exception des systèmes énumérés au point 2 de ladite annexe, et qui produit des effets juridiques ou affecte cette personne de manière significative d’une façon qu’elle considère comme ayant une incidence négative sur sa santé, sa sécurité ou ses droits fondamentaux, a le droit d’obtenir du responsable du déploiement des explications claires et utiles sur le rôle du système d’IA dans la procédure décisionnelle et sur les principaux éléments de la décision prise.
- Le paragraphe 1 ne s’applique pas à l’utilisation de systèmes d’IA pour lesquels des exceptions ou des restrictions à l’obligation prévue par ce paragraphe découlent du droit de l’Union ou du droit national dans le respect du droit de l’Union.
- Le présent article ne s’applique que dans la mesure où le droit visé au paragraphe 1 n’est pas autrement prévu par le droit de l’Union.
Perspectives avec d’autres textes
Règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 (RGPD), articles 22, 13, 14 et 15 L’articulation avec le RGPD est centrale, et le paragraphe 3 de l’article 86 l’organise expressément. L’article 22 du RGPD encadre les décisions fondées exclusivement sur un traitement automatisé produisant des effets juridiques ou affectant significativement la personne, et ouvre le droit d’obtenir une intervention humaine et de contester la décision. Les articles 13, 14 et 15 imposent par ailleurs une information sur la logique sous-jacente du traitement automatisé.
Lorsque ces droits du RGPD trouvent à s’appliquer, la règle de subsidiarité du paragraphe 3 conduit à les faire primer. L’article 86 complète ce dispositif en visant aussi des décisions où l’IA n’est pas l’unique fondement mais joue un rôle dans une procédure incluant une intervention humaine, ce qui élargit la couverture par rapport à l’article 22 du RGPD, lequel ne vise que les décisions exclusivement automatisées.
Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, articles 41 et 47 L’article 41 consacre le droit à une bonne administration, qui inclut l’obligation de motiver les décisions. L’article 47 garantit le droit à un recours effectif. Le droit à l’explication participe de cette logique : pour pouvoir contester utilement une décision, encore faut-il en comprendre les fondements. L’article 86 peut ainsi être vu comme une déclinaison concrète, dans le champ de l’IA, des exigences de transparence et de motivation portées par la Charte.
Règlement (UE) 2024/1689, articles 13 et 26 L’article 86 s’inscrit dans une chaîne de transparence interne au règlement sur l’IA. L’article 13 impose au fournisseur une obligation de transparence, en garantissant que le fonctionnement du système soit suffisamment lisible pour permettre au déployeur d’en interpréter les résultats. L’article 26 fixe les obligations des responsables du déploiement, notamment en matière de surveillance humaine. Ces obligations en amont rendent possible le droit à l’explication en aval : c’est parce que le déployeur dispose d’informations sur le fonctionnement du système qu’il peut ensuite fournir des explications claires et utiles. L’article 86 est le maillon final, tourné vers l’individu, d’une logique de transparence qui se construit tout au long du cycle de vie du système.
Règlement (UE) 2024/1689, article 85 relatif au droit de déposer une plainte Le droit à l’explication de l’article 86 et le droit de plainte de l’article 85 sont complémentaires et souvent enchaînés dans la pratique. L’explication obtenue au titre de l’article 86 fournit à la personne les éléments nécessaires pour apprécier si la décision méconnaît le règlement. Si elle estime que tel est le cas, elle peut déposer une plainte auprès de l’autorité de surveillance du marché sur le fondement de l’article 85. Le premier droit éclaire, le second permet d’agir.
L’IA ACT peut sembler complexe. L’équipe de DPO externe de Mon Expert RGPD vous accompagne pour auditer votre système d’IA selon les réglementations en vigueur.
Menu IA Act
Besoin d’aide pour cet article ?
Comprendre les obligations liées à cet article et éviter les erreurs.
🔓 Échange confidentiel – Sans engagement